Coupé Décalé – Décolonisons Paris

Texte de référence :

Alain Mabanckou

Propos coupés-décalés d’un Nègre presque ordinaire (Cliquer sur ce lien pour télécharger le texte)

Une nouvelle inédite
Télérama n° 2958 du 23 au 29 septembre 2006

© Alain Mabanckou, 2006
© Télérama, 2006, pour la Présente édition Supplément au numéro 2958 de Télérama. Ne peut être vendu séparément.

Critique d’une Critique :

Introduction :

A la recherche d’un quelconque article critique sur le mouvement du Coupé Décalé ou sur l’un de ses artistes dans les médias français “culturels” nationaux, je n’ai rien trouvé.

Cependant Télérama indiquait tout de même qu’avait été publié dans un supplément un texte faisant référence au Coupé Décalé : Propos coupés-décalés d’un nègre presque ordinaire.

L’hebdomadaire, à en juger la petite introduction de François Bégaudeau n’a pas vraiment compris, ni le texte, ni ce à quoi il fait référence, le Coupé Décalé. Et pour cause, si il était passé à côté d’un des mouvements francophones de musique actuelle les plus importants de ce début de millénaire, il devait passer à coté de sa propre auto-critique, ou du moins de la problématique noire dans la France post-coloniale -ou néo-coloniale selon le point de vue-.

En réalité, Alain Mabanckou nous livre dans son article un discours éminemment politique. Des propos cryptés à la façon de là-bas, tout en singerie, ironie et autre Signifyin’ où il guette son obscur reflêt dans le miroir de la France contemporaine. Résultat: une identité coupée décalée raturée entre deux migrations et sa réverbération culturelle, le Coupé Décalé.

Du haut de l’échelle des sens, on regarde Télérama qui est resté au premier degré. A la limite du contre sens, il s’est réfugié dans un débat d’actualité, Le Rôle Positif de la Colonisation… Le journal accorde l’Afrique au passé, obnubilé par la culpabilité de ce qu’ont fait ses ancêtres, il reproduit, en ignorant la réalité de ses minorités, le racisme tant honnis de ses aïeux.

Ce texte par ses échos signifi-catifs nous donne une lecture intéressante du Coupé Décalé, et Télérama l’explication de la réception mitigée de ce mouvement en France.

I) Le Reflet Français du Miroir Africain-américain

La lecture de cette nouvelle ne se fait pas sans une certaine appréhension. On est comme baladé en quelques pages, à contre temps à contre style, dans un humour décalé presque dérangeant. Il ne s’agit en effet pas de l’ouvrage d’un académicien. Les propos tenus et ce mélange d’auto-dérision totale et de critique acerbe sont bien lointains de notre littérature classique française.

A) Éléments de la Culture Afro-Américaine

Littérature du contre rythme, qui swing jusqu’à la prose coupée décalée, Alain Mabanckou nous dresse une ligne directe entre, l’Histoire et la Culture Afro Américaine et son histoire à lui, Africain vivant en France.

On rattache souvent les débuts de la culture afro-américaine à l’Histoire des Black-Faces. Visages noircis par la magie de charbon de bouchons de liège et lèvres rougies pour accentuer le contraste. Avant que ces comédies ne soient reprises par l’Amérique de la suprématie blanche (Jusque dans les années 50, les noirs dans le cinéma Étasunien étaient souvent joués par des blancs maquillés), elles étaient un des moyens de représentation les plus populaires au sein même de la communauté Africaine Américaine. Cette black minstrelsy, se jouait non seulement de la communauté à travers une apparence caricaturale; mais jouait surtout une identité commune regroupant une population noire venant de sociétés africaines hétéroclites à travers un langage nouveau et des références qui leur étaient propre. Il s’agissait en effet de regrouper les ségrégués (la population Afro-Américaine) et d’en rejeter les ségréguants (La communauté Euro-Américaine). Ainsi Denis Constant Martin  dans Filiation or Innovation explique “Pour communiquer les esclaves étaient forcés d’utiliser un langage commun qui soit accepté par leur maitre. Donc assez proche du langage de ces derniers sans pour autant jouer dans le même registre. Et eux prenaient le dessus sur la compréhension profitant de la mauvaise interprétation de leur maître comprenant leur accent comme une incapacité à parler correctement. Leur musique était traitée de la même manière.

Henri Louis Gates dans son livre The Signifyin’ Monkey en arrive au constat que la culture africaine-américaine s’est construite pour éviter l’oppression blanche, sur différents niveaux de compréhension. Le premier, qui montre son asservissement et sa soumission, et un second niveau crypté, essentiellement destiné à la communauté qui pourra en comprendre le sens. Pour citer un exemple populaire prenons la triste métaphore de Lewis Allan dans Strange Fruits, que popularisera Billy Halliday faisant référence aux victimes pendues des lynchages raciaux.

Alain Mabanckou joue avec les mêmes outils de cryptage, cachant l’essence de son propos dans une forêt de sens et de contre sens. Le lecteur, trompé par l’usage de la première personne du singulier est comme obligé de se mettre dans la peau de ce “nègre”, parasite non désiré de la société française profondément raciste.

Alain Mabanckou joue le rôle du “bon nègre” jusqu’au bout. C’est à dire qu’il se met dans la peau d’une personne de peau noire aujourd’hui vue par un raciste. La première phrase pose en majuscule un lapidaire “JE PASSE MES HEURES à discuter avec mes amis au bar…“, puis arrivent un enchaînement de clichés plus horribles les uns que les autres “je vénère les femmes blanches“, “sexe surdimensionné…“. Il joue l’oncle Tom un peu simplet comme il se doit, qui réfléchit trop et en arrive à des conclusions échevelées “Sans la colonisation il n’y aurait pas eu de blondes, il n’y aurait pas eu de rousses, il n’y aurait pas eu de pieds de cochon, il faut être honnête là-dessus, voyons!“. Et comme si ce n’était pas assez, il finit par se faire le meilleur apôtre de l’idéologie raciste : au passage d’une femme, les nègres “… perdent le contrôle de leurs moyens. C’est l’alerte rouge. Il la suivent, ils la pistent, ils bavent, ils ne tiennent plus debout. Le mythe du bon sauvage en un mot. Alors qu’on aille pas cracher sur les bienfaits de la colonisation.” Je suppose qu’à la première lecture, on est juste perdu, obnubilé par l’exagération des traits, par la bêtise du narrateur; on se retrouve incapable de voir autre chose qu’une réflexion pauvre et raciste.

Mais Alain Mabanckou laisse quelques indices, qui finissent à force de lecture par nous mettre la puce à l’oreille. Derrière le coté absurde, on voit des associations, qui font sourire, voire qui prennent un sens tout autre. Il associe plusieurs fois dans la même phrase son appétit pour la femme blanche avec les pieds de cochons.  Puis sur les bienfaits de la colonisation “Si il n’y avait pas eu la colonisation, comment aurions nous eu des tirailleurs sénégalais?“, jouant sur le double sens. A un premier degré, une remarque pro-coloniale d’un autre temps, à un second degré de compréhension, le sens est inversé -“En plus d’avoir subit la colonisation, nous avons été votre chaire à canon”- la crypto-critique se dévoile. D’autres fois le sens est juste perdu dans une forêt de contre-sens. Prenons le dernier paragraphe à propos de l’Éducation, on ne sait vraiment plus sur quel pied danser, la couverture de l’éloge du colonialisme et de la suprématie blanche commence à tomber sous l’acidité des propos :” Donc cette école c’était du béton. C’était le règne du participe passé conjugué avec l’auxiliaire « y en avoir » (exemple : La banane que moi y en a mangée).”

B) Une culture Française-Africaine? ( La zone de recouvrement )

Alain Mabanckou ne fait pas simplement une lecture américaine de la situation “noire” en France.  Son histoire, sa plume, son humour, sa réalité, sont françaises.

Il reprend en fait le syncrétisme africain-américain et l’adapte à son Histoire française. Reprenons Denis Constant Martin pour réfléchir à cette question. Dans Filiation or Inovation il propose, pour sortir de l’éternel débat de l’origine africaine ou non des musiques afro-américaines, “la musique européenne (en grande partie le courant celtico-britanique) et la musique africaine avait assez en commun pour former des zones de recouvrements (“overlapping areas”) desquelles les afro-américains ont pu s’inspirer pour créer leur propre musique, selon leur pertinence locale et leur utilité présente, dans la stratégie de s’adapter pour survivre.” Ainsi, plutôt que chercher dans la culture européenne, dans la culture indienne, ou dans la culture africaine, des éléments exclusifs à chacune de ces cultures dans les pratiques actuelles des américains, il s’agirait de chercher les zones de recouvrements possibles qui aurait permis à posteriori la pratique de telle ou telle expression culturelle.

Pour mettre la lourdeur de la théorie en pratique, revenons à ces Propos Coupés Décalés. Après avoir mis en avant l’ombre cryptée de la pensée opprimée Africaine, il nous faut étudier le versant français de cette même technique. C’est à dire comment Alain Mabanckou utilise et joue des codes français pour se protéger du regard, du jugement et de la critique. On retrouve dans la culture française certains de ces éléments d’écriture, de détournement de sens, d’humour voilé, d’outils de dissimulation.

Alain Mabanckou se cache derrière sa marionnette. Si son narrateur déblatère un discours parfois décousu qui semble sans fond, il fait un effort de citation que n’importe quel lecteur peut noter. Il cite d’abord Gainsbourg “Dieu est un fumeur de Havane” -qu’il récitera plus loin au détour de sa pensée sur le service militaire “aux armes etc“, puis Brassens, “Les Trompettes de la renommée“, ensuite vient “L’Opportuniste” de Dutronc qui retourne sa veste de tous les cotés, “La Guerre De 14-18” de Brassens.

Gainsbourg, Brassens et Dutronc (du moins à une époque) sont trois symboles français de l’insoumission, du pacifisme, de la révolte, ce qui ne parait pas bien coller à la langue de notre narrateur qui garde le meilleur pour la fin: Aimé Césaire qui même si il le dénigre, prend soin de citer parfaitement de l’éditeur, au nombre de pages, jusqu’à la date exacte de parution. Il semble donner plus d’importance à cet ouvrage qu’il n’en parait, et à bien y voir c’est ici que se trouve à la fois l’acmé et le fond de ses Propos coupés décalés : “Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation — donc la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.”.

Ce procédé de cryptage du message que l’on a déjà étudié du point de vue africain-américain peut être analysé à travers l’Histoire artistique française. Faire parler les autres pour se dédouaner de la critique que l’on essaye de faire passer est un procédé courant d’expression face à la censure du pouvoir. Molière a joué de ses possibilités à travers le format théâtral pour avancer ses idées, affrontant les institutions sur certains tabous comme la condition féminine dans L’École des femmes, ou le pouvoir de l’Église et de ses dévots dans Le Tartuffe. Cette technique a peut être atteint son heure la plus lumineuse face à la monarchie absolue au XVIIIème siècle, à travers les écrits d’une génération de penseurs subissant une censure sévère. Le meilleur exemple restera sans doute Les lettres Persanes de Montesquieu, où ce dernier se permet à travers un échange épistolaire fictif entre des voyageurs perses et leurs amis restés au pays, une description très amère de la  réalité française. Faire parler les autres pour ne pas subir censure et répression.

Cette “touche française” qui se calque parfaitement sur les procédés de lutte africains-américains, et que Alain Mabanckou utilise ici, s’inscrit aussi dans une tradition peut être plus récente, et que l’on retrouve à partir du XIXème jusqu’à aujourd’hui dans le panorama journalistique français. Le Charivari (créé en 1832), La Lanterne (montée en 1862), Le Canard Enchainé (qui éclot en 1915), Hara-Kiri (brisant le silence en 1960), ou dix ans plus tard Le Charlie Hebdo sont autant de journaux satyriques français qui joueront ou qui jouent du dessin et de l’humour pour railler leur contemporain, critiquer le pouvoir, et déranger l’opinion.

L’Humour, permet lui aussi plusieurs degrés de compréhension par un lectorat habitué à ce genre de presse. L’ironie, l’humour noir, le sarcasme, le burlesque peuvent être ainsi utilisés dans un registre populaire. Essayons d’analyser ces Propos coupé-décalé à travers ce prisme humoristique: “Et d’ailleurs, qu’est-ce que j’ai de positif, moi, hein ? Le sexe surdimensionné ? C’est ça ? Allons, allons, vous savez bien que c’est foutu de ce côté-là aussi. C’était pourtant notre pré carré, le sexe surdimensionné du Noir. Voilà qu’aussi cette histoire nous échappe ! Paraît-il qu’il y a un gars qui a trahi notre secret chez les anciens colon.” On rit jaune, on rit noir, ou l’on ne rit pas d’ailleurs tellement l’ironie et la dérision sont fortes frisant le mauvais goût. Mais l’humour permet de faire passer certains messages plus facilement.

La Forme même de cet écrit nous donne donc des pistes du coté à la fois d’une certaine tradition de cryptage africaine-américaine mais aussi, d’un certain rapport français à la domination, qu’elle vienne d’un pouvoir royal, Etatique ou d’une opinion trop conservatrice.

C) La méta critique (de) la société française

Mais que nous réserve le fond? Il est sans doute difficile de désosser complètement ces propos coupés-décalés. Mais comme je l’ai montré plus tôt dans les diverses citations utilisées par A. Mabanckou, si on prend l’ensemble des références, en ignorant le cryptage fait par le narrateur, on peut voir apparaître des pistes quand au fond de son écrit. Je propose une sorte de réduction Schenkérienne littéraire, dans le sens où, pour comprendre l’organisation du texte, je le simplifie à sa forme irréductible pour l’analyser. Les références qu’utilise le narrateur dans son propos coupé décalé, sont autant d’évènements intangibles (parce qu’historiques) qui ont servi d’inspiration au narrateur. Ces informations que nous donne l’écrivain sur sa réalité ont été soigneusement coupées, et décalées, cachées au grès de la narration. A nous de les remettre dans l’ordre.

Je commencerais par la citation d’Aimé Césaire qui sert de prisme à l’ensemble du texte :”Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation — donc la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.

-Logiquement s’en suivraient les différents évènements historiques ou mystiques soulevés par l’écrivain. De la malédiction de Cham dans la Bible (dernier paragraphe du texte), en passant par l’esclavagisme (“Tenez, notre autre petit fonds de commerce de Nègres désespérés c’était l’esclavage ou plus précisément la traite négrière.”), par les tirailleurs sénégalais et les atrocités de la colonisations belge au Congo (“Et quand les Belges s’énervaient, eh bien, ils coupaient les mains et rasaient les crânes des autochtones sans autre forme de procès !“).

-Le retour actuel sur ce passé africain. De la disparition forcée des langues traditionnelles (“On nous interdisait de parler nos langues de barbares“), grâce à l’école de Jules Ferry (dernier paragraphe) qui a surtout permis la conservation des clichés les plus racistes (Sauvagerie avec les femmes, Sexes surdimensionnés…), et la discussion d’un rôle positif de la colonisation.

-Et enfin comme une synthèse de cette Histoire coloniale qui se poursuit jusque dans l’éducation actuelle, la réalité de l’écrivain : qu’est ce qu’être Africain de couleur noire aujourd’hui en France? C’est venir d’un de ces pays (aux frontières dessinées à la règle par les européens) qui ont explosé à l’Heure de l’indépendance, c’est avoir échappé au service militaire et survécu grâce au commerce des clandestins et des faux papiers. C’est d’être Ghanéenne et se prostituer à St Denis. C’est enfin se regarder soit même, admettre que son identité est totalement coupée décalée, mais pas brisée. Différente du reflet homogène que voudrait renvoyer la société française, une identité de la sape, de la survie, et de la résistance.

II) Identité et Migration. Le métier à tisser du Coupé Décalé

Mais que vient donc faire ici le Coupé Décalé? Car c’est ce qui m’intéressait à l’origine, je cherchais si les médias culturels nationaux avaient dans leurs archives quelque chose à propos de ce courant que j’étudie, et le moteur de recherche m’avait orienté directement sur ce texte qui n’est pas à proprement parlé une critique musicale.

A) Français Noirs, une identité coupée décalée

Propos coupés-décalés d’un Nègre presque ordinaire, ce titre comme le corps du texte que nous avons étudié peut être compris à différents degrés. Si l’on en reste à un premier degré franco-français académique que l’on pourrait remplacer par “Propos sans queue ni tête, d’un nègre presque ordinaire” on pourrait passer à côté de la référence culturelle. Mais Comme pour confirmer la référence, Alain Mabanckou s’appuie de nouveau dès le second paragraphe sur sa référence “Au Jip’s, je suis imbattable quand j’exhibe le coupé-décalé, la danse ivoirienne du moment. On dit que je ne sais pas danser la salsa. Et alors ?“.

Alors, il s’agit plus que d’un simple néologisme, ou d’une association de mots de circonstance, la référence revêt à la fois une signification particulière, en temps que telle et par l’utilisation qui en est faite dans ce texte.

Le Coupé Décalé est un mouvement musical et chorégraphique s’inspirant de l’éthique et du mode de vie d’une frange de la diaspora ivoirienne en France, les boucantiers (littéralement ceux qui font du boucan, ceux qu’on voit de loin, qui font l’animation des soirées…). Le mouvement musical apparait véritablement en 2003 avec la première production musicale en France qui sera immédiatement exportée en Cote d’Ivoire. Stylistiquement parlant le Coupé Décalé représente l’adaptation des musiques dites urbaines à l’ère du numérique, tout autant du point de vue musical (mélange d’instrumentation traditionnelle avec production électroniques faites sur ordinateur – avec une accélération du bpm) que chorégraphique (échanges, interprétations et syncrétismes instantanés de pas de danses). Ce mouvement va connaitre jusqu’en 2010 une véritable explosion dans tout l’Afrique francophone et au delà, et dans les différentes communautés diasporiques dans le monde entier.

Le choix de cette expression dans ce texte n’est pas hasardeux, elle est polysémique et ne parle au final qu’aux adeptes. La signification varie d’une personne à l’autre, pouvant dire à la fois tout et son contraire. Certains voient dans le Coupé, le geste des esclaves coupant la canne à sucre, qui pourrait à la fois symboliser le simple travail ou l’asservissement, et dans le décalé celui de continuer sa tâche, ou au contraire celle de partir et de s’enfuir. Du fait de l’origine souvent obscure de l’argent (qu’ils étalent) des artistes de Coupé Décalé (qui en effet vient souvent de la générosité des “brouteurs” – escrocs des temps modernes), couper pourrait signifier directement l’acte du vol, et décaler celui de s’enfuir avec l’objet du larcin.

Alain Mabanckou utilise d’abord cette référence parce qu’elle symbolise sans doute le mieux cette communauté africaine française que l’on rend invisible. En 2006, date à laquelle ce texte est publié, le Coupé Décalé est en plein âge d’or. Il s’est fait connaître non seulement en France et en Cote d’Ivoire mais se diffuse dans toute l’Afrique et devient le style musical le plus écouté par la diaspora africaine francophone. Ainsi naturellement cette référence culturelle colle parfaitement à la démonstration de l’auteur d’une culture Française-Africaine à proprement parler.

Aussi le Coupé Décalé peut être analysé sous l’angle migratoire et identitaire. Coupé Décalé peut signifier “travailler et repartir”, c’est à dire un résumé en musique de la migration économique au XXIème siècle. Selon L’insee en 2009, la population immigrée en France représentait 8,1% de la population totale. Cette population qu’elle soit en transite, ou dans une perspective d’intégration, constitue une culture propre et une identité particulière. Le Coupé Décalé, un pied en France, l’autre en Cote d’Ivoire véhiculant éléments culturels, fantasmes, morceaux d’identités, en est un des vecteurs.

Et c’est aussi ce qu’essaye de nous expliquer Alain Mabanckou dans son texte, malgré toute la bonne volonté du système intégrationniste et universaliste (l’école, la langue…), les Africains-Français resteront pour partie Africain.

B)  Difficulté d’appréhender une autre culture, d’autres valeurs

Comme je l’expliquais dans l’introduction ce texte est apparemment un des seuls témoignages internet de la presse culturelle française sur ce mouvement musical. Comment expliquer que ce mouvement qui s’est inscrit à la fois dans le temps avec une certaine pérennité (Il a aujourd’hui dix ans) et dans un espace français (courant initialement franco-ivoirien) et francophone (qui s’est étendue à toute l’Afrique francophone) n’ait pas eu une véritable couverture médiatique?

Il existe une raison économique sur laquelle je ne m’étendrais pas, parce qu’Alain Mabanckou n’en parle pas dans son texte, qui se résume par une inadaptation des modèles de productions et de créations du Coupé Décalé, avec l’industrie musicale occidentale.

Ce dont il est ici plus question, c’est la difficulté d’intégrer la société française en temps qu’Africain, phénomène que l’on peut étendre au Coupé Décalé.

La France est pris dans différentes réflexions historiques dont elle n’est toujours pas sortie. Depuis la Révolution Française, l’Identité française à travers la Nationalité se définit par un droit du sol, c’est à dire que le choix du citoyen de résider sur un territoire définit sa nationalité. Cette définition est complétée par le modèle républicain d’intégration, c’est à dire que le fait de vivre sur le sol français, et donc appartenir à ce projet commun qu’est la nation, nécessite d’intégrer l’identité française (langue, coutumes, habitudes…).

Si le droit du sol et son répondant sanguin germanique avait un sens à l’heure romantique, et que le modèle républicain et son ennemi théorique britannique s’affrontaient glorieusement à l’époque des grands Empires et de l’émergence des Nations, il pose véritablement problème dans le contexte actuel de globalisation où la défense d’une identité française figée qu’il faudrait intégrer, rime souvent avec ethnocentrisme, xénophobie ou parfois même avec racisme. Et c’est ce témoignage que nous apporte A. Mabanckou, “Donc cette école c’était du béton. C’était le règne du participe passé conjugué avec l’auxiliaire « y en avoir » (exemple : La banane que moi y en a mangée). Nos ancêtres à nous c’étaient bien les Gaulois, et nous étions les petits-fils nègres de Vercingétorix. Paraît que ces Gaulois fabriquaient leur fameuse potion magique à l’aide de notre pétrole à nous, vu que nous étions si cons, sans idées. Donc le colon prenait cet or noir pour le raffiner. Et alors, c’était pour notre intérêt, non ?“, cette intégration forcée qui ne correspondait pas au reflet dans lequel il se voyait chaque matin. Lui pur produit identitaire coupé décalé, entre discours colonial raciste d’intégration et identité africaine de sang, adaptation des discours, des différentes cultures pour trouver un terrain d’entente, et pouvoir se construire. Pour en revenir à la musique, c’est sans doute une première piste de la réception mitigée du Coupé Décalé en France, c’est à dire la difficulté d’appréhender une culture française non-intégrée.

La Distinction” Bourdieusienne nous apporte peut être une seconde piste. Cet ouvrage de 1979 s’essaye à décortiquer les choix de pratiques culturelles, et propose d’analyser les goûts et les styles de vie selon le capital économique culturel de chaque personne. Chacun se retrouve donc positionné dans l’espace social en fonction de ses choix, de ses goûts, de ses pratiques, se distinguant des autres, et constituant à l’échelle de la société une hiérarchie globale des goûts, des pratiques, et donc des gens allant du plus légitime au moins légitime. Bien que cette théorie soit dépassée d’un point de vue scientifique, et que des penseurs comme Bernard Lahire dans La Culture Des Individus soit revenus de ces schémas systémiques de gros ensemble, pour mettre l’accent plutôt sur les différences ou les dissonances de chaque individu, la société Française reste marquée par ce processus de hiérarchisation culturelle. Dans ce système d’identité légitime figée, de tableaux et de catégories socio-professionnelles, l’Homme Africain actuel n’a même pas sa place, il n’est que “nègre” : “C’est aussi dans ce bar que je coupe, que je décale mes « propos presque ordinaires d’un Nègre», c’est une formule de Jeannot, le patron de cet établissement. Non, je ne suis pas un soûlard. Non, je ne suis pas un ancien instituteur. Non, je ne suis pas un écrivain raté. Non, je n’ai pas soixante-quatre ans.” La Culture Africaine n’a du point de vue Français légitime qu’un intérêt folklorique de carte postale, le Coupé Décalé parce qu’il ne peut rentrer dans le Schéma de Bourdieu (la conception africaine de la société n’étant de fait pas la même) n’arrive pas à être envisagé par la population française.

C) Le refus de rencontrer l’autre, le différent en sourdine

Encore plus étrange que l’absence de résultat à la recherche “Critique Coupé Décalé” avec les noms des principaux médias nationaux, est la présence de ce texte chez Télérama. Pourquoi un des hebdomadaire français de l’actualité culturelle a-t-il publié un texte qui porte dans son titre le nom d’un mouvement qu’elle a ignoré pendant dix ans?

En 2006 Sort chez Vertical le roman  Entre les murs, de François Bégaudeau lauréat du prix France Culture / Télérama. Propos coupés-décalés d’un nègre presque ordinaire est une proposition associée de cet auteur et de Télérama pour découvrir les nouveautés de la rentrée littéraire 2006. Deux ans plus tard le livre de F. Begaudeau recevra le plus bel hommage étant récompensé de la Palme d’or au Festival de Cannes pour son adaptation cinématographique.

Entre les murs raconte le quotidien d’un professeur de Français dans un collège difficile. D’un certain point de vue, c’est surtout l’incapacité d’un “hussard de la République” au XXIème siècle à adapter son discours à ses élèves, des pupilles français de la Mondialisation. Ce film est le choc de deux mondes, d’un côté le professeur blanc qui veut dispenser son enseignement sans se rendre compte du message politique intégrationniste dont il est le clerc, et de l’autre les “bâtards de la République” qui souffrent ou refusent cette éducation dans laquelle ils n’arrivent pas à se reconnaitre. On peut facilement repasser à “Nos ancêtres à nous c’étaient bien les Gaulois, et nous étions les petits-fils nègres de Vercingétorix.” d’Alain Mabanckou.

F. Begaudeau avait donc en partie compris la nouvelle dont il a rédigé un petit avant-propos, mais s’est limité au constat qu’il avait déjà fait dans son livre: le modèle d’intégration à la française ne fonctionne plus. La faute à qui? “L’identité c’est la plaie, surtout quand elle est visible” écrit-il dans son introduction.

Tout est dans le titre “Propos coupé-décalé d’un nègre presque ordinaire“. Littéralement et comme expliqué précédemment, on peut le remplacer par “Propos sans queue ni tête d’un nègre presque ordinaire“, ce qu’a semblé faire F. Bégaudeau : “Prenez la colonisation versant horreur, la colonisation versant positif (admettons), la négritude, le manioc qu’on mange, le manioc qu’on ne mange pas, la francophonie comme sortie du paternalisme de la nation de tutelle, la francophonie comme moyen de le continuer, mélangez tout ça et disposez-le en vrac dans un texte.” Cette “énumération nègre” est en effet un des aspects de ce texte, mais si l’on se limite à cela comme le conclue F. Bégaudeau ” Vous n’avez pas résolu la question mais vous l’avez fait tourner jusqu’à la rendre dingue et inoffensive.”

En fait, Alain Mabanckou ne fait pas simplement que remuer les chimères qui l’habitent, il fait avant tout une description de ce qu’il est, de cette identité coupée décalée, enfante du viol de sa culture par la culture française, une identité qui peut vous paraitre instable, mais une identité quand même. Donc, dans le titre, “coupés-décalés” ne peut être confondu avec “sans queue ni tête” (très réducteur ou destructeur), mais au contraire devrait être entendu comme créateur et moteur culturel : “Propos Africains-Français d’un nègre presque ordinaire” ou mieux encore dans le jeux stylistique de A. Mabanckou “Propos (n)aigres d’un Africain de France“.

Revenons à notre parallèle musicale pour mieux expliciter ces propos. Si le Coupé Décalé n’a connu qu’une réception mitigée en France, c’est en partie parce que le public français (Les Critiques comprises) n’a pas su lire et donc comprendre cette musique. Ou autrement dit, qu’il n’a pas su s’ouvrir à d’autres codes, à d’autres références, pour pouvoir apprécier cette forme d’expression. Si l’on lit un morceau de Coupé Décalé avec la grille de lecture de la musicologie classique, il n’en sortira rien de bon. Faute à l’analyse, pas à l’objet d’étude. Le Roi Jones en 1967 publiait dans Downbeat un article intitulé Black Music, où il expliquait la nécessité des critiques de jazz de s’adapter, et de s’ouvrir à de nouveaux codes pour appréhender la “New Thing”, ce qu’on appellera plus tard le Free Jazz.

F. Bégaudeau a donc involontairement réduit ce texte, reflétant par sa publication dans Télérama l’ignorance de l’hebdomadaire, et du public en général pour ce qu’est aujourd’hui la culture africaine-française en France. Comment expliquer que la France n’aie pas conscience des enfants qu’elle porte en son sein?

La France contrairement à ce qui s’est passé aux États-Unis d’Amériques du Nord n’a jamais eu l’opportunité de déconstruire les siècles de domination blanche pour expliquer sa diversité et ses Histoires. La Décolonisation, c’est à dire le retrait physique français de l’ensemble des territoires, n’a pas effacé plusieurs siècles de domination, d’intégration, de syncrétisme culturel. Rappelons Aimé Césaire pour conclure “nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation — donc la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.

Vous avez entendu? Ouvrez bien grand les yeux, la justice est aveugle, mais elle sait danser!

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