Le Swing identitaire du Coupé Décalé

https://thomasjls.files.wordpress.com/2013/10/mimory1.pdf
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          Amateur de musiques afro-américaines, en particulier de Funk, mais aussi féru d’Afrobeat, je désirais partir en 2009 à la découverte de la Terre Mère africaine pour travailler dans un label discographique ou dans une boîte de production. Je demandais à une amie originaire d’Afrique de l’Ouest où trouver le bois pour nourrir le feu de ma passion musicale sur ce continent. A mon étonnement elle me répondit qu’elle ne connaissait aucune structure produisant aujourd’hui ces styles musicaux, qu’en Afrique francophone la mode était au Coupé Décalé… Coupé Décalé ? Après avoir jeté un coup d’œil, l’oreille froissée, j’oubliais cette piste, mon appétit de petit européen rêvant d’Afrique contrarié. C’est en 2011 que j’ai recroisé les pas du Coupé Décalé lors d’une intervention passionnante du chorégraphe camerounais James Carles autour de l’Histoire des musiques et danses Noires et leurs rapports au Coupé Décalé. Entre quatre murs de légitimité des édifices de Sciences Po, la magie était là : une troupe de jeunes danseurs mettaient en œuvre avec joie la lecture et les explications que le chorégraphe nous livrait. En une demi-heure, je comprenais ce courant que je n’avais pas su écouter ni voir. Je décidais donc de motiver un mémoire sur ce thème qui me permettait de plonger sur un continent duquel j’apprenais mon ignorance, dans une culture à laquelle j’étais un parfait étranger, et dans un courant dont j’avais tout à découvrir. Mais comment collecter les informations sur ce mouvement, n’étant moi même pas pratiquant ni intégré à des cercles d’amateurs ? Se posait aussi la question de ma légitimité personnelle à étudier le mouvement : considéré comme blanc et européen, étudier une musique que j’entrevoyais Noire et africaine promettait d’être une tâche pleine d’épines et de clichés à éviter (ethnocentrisme ou paternalisme du point de vue, exotisme de cette culture). Après avoir constaté une absence presque totale de bibliographie sur le sujet, je me suis tourné vers la mine d’or qu’est internet pour commencer mes recherches. J’ai écumé la toile à la pèche aux articles de presse et de vidéos témoignant de ce mouvement, me parlant de la Côte d’Ivoire pays où je n’avais jamais mis les pieds, ou de cette communauté africaine et française qui vivait en bas de chez moi au rythme de cette musique. Pour compléter ces recherches je me suis mis en quête des acteurs et des auditeurs de Coupé Décalé en France. Mon mémoire se base sur cet alliage d’interviews et d’une bibliographie construite au fur et à mesure de mes recherches. Il propose un regard profane sur le Coupé Décalé, sans apriori négatif ni objectif protecteur, à dessein d’expliquer et de mettre des mots là où règne pour l’instant le silence académique de l’ignorance.

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« Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale.  »

              Aimé Césaire portait en vers et contre tous sa poésie, fer de lance antiraciste, critique acide du colonialisme, il est un des fondateurs de la Négritude. Mouvement francophone littéraire, philosophique et identitaire qui naît en France dans les années trente et qui trouvera un profond écho à l’heure des Indépendances. Mais le cri que pousse le poète martiniquais, accompagné du sénégalais Léopold Sédar Senghor et du guyanais Léon Damas, est aussi la revendication d’une différence culturelle et d’une prise de conscience particulière : celle d’une identité Noire[1] et française ou du moins francophone. Le mouvement s’essouffle dans les années soixante-dix face aux interrogations et aux critiques, ainsi Wole Soyinka déclarera « Un tigre ne proclame pas sa tigritude, un tigre saute.».  Cependant la Négritude a contribué à la lutte qui a signé la reconnaissance d’identités nationales propres que ce soit en Afrique, aux Antilles ou aux Amériques et l’affirmation en français d’une identité Noire transcendante. Un tigre ne sautera jamais s’il n’a pas conscience d’en être un. Aussi la Négritude peut être envisagée comme l’un des premiers témoignages esthétiques d’une identité africaine-européenne[2].

Aujourd’hui le mouvement, tombé dans la désuétude, peut prêter à confusion et gêner à son évocation, rappelant un épisode douloureux d’une Histoire que l’on ne finit pas d’assumer.

         Ses instigateurs disparus ont emporté avec eux leur lutte, conjuguant au passé ce vent de liberté, de promesses et d’avenir qui souffle sur le monde Noir des années soixante. Car à l’heure où sonnent les indépendances en Afrique, le monde africain-américain rentre lui aussi dans une décennie de lutte. Il rêve d’une égalité des droits entre Noirs et blancs, marquant au passage la culture de ces années du fer rouge de leur fière Noirceur. Nina Simone dans son album Black Gold de 1970 scande « Oh but my joy of today, Is that we can all be proud to say, To be young, gifted and black, Is where it’s at ! »[3], symbolise une génération qui prendra la voix pour revendiquer une couleur, une culture, une identité trop longtemps refusée. La Négritude a marqué la littérature française de son emprunte, mais elle ne s’est pas répandue comme aux États-Unis dans l’ensemble de la culture populaire. Noire immaculée, elle est restée sur le piédestal des Belles Lettres. Car si elle a représenté cette culture Noire, européenne et francophone, elle ne l’a défendu que derrière les barreaux de la culture légitime française. La musique francophone offre un autre horizon de ces interrogations identitaires : alors les Français Kool Shen et Joey Starr (d’origine antillaise) en 1990 répètent « Je suis blanc, il est Noir, c’est une leçon pour l’Histoire, Je suis blanc, il est Noir, c’est plus qu’un signe d’espoir ! »[4], l’ivoirien Tiken Jah Fakoly et le français Bernard Lavilliers en 2004 déplorent « Question de peau, Question de veine et de couleur. »[5].  Mais cette culture est également portée par des artistes ou des styles venant d’horizons plus métissés comme on peut l’écouter sur la chanson Black Bazar[6] qui sur un mélange de Rumba congolaise et de rap et d’après des textes d’Alain Mabanckou, témoigne : « Justice blanche, misère Noire, c’est écrit Noir sur blanc ». On retrouve le même esprit dans la Marseillaise[7] de l’humoriste français Patson qui reprend l’Hymne national à la sauce Coupé Décalé : « Les étrangers vous êtes chez vous ici.  La France est pour nous, nous on est pour la France ! ».

         En ce début de XXIème siècle, le Coupé Décalé représente cette expression francophone qui affirme ce métissage. Courant culturel et musical lancé à Paris par la diaspora ivoirienne, il a fait le chemin inverse pour ensuite s’exporter à l’international (principalement dans les autres pays africains de la région) et revenir en France sous une nouvelle forme. En une décennie, le Coupé Décalé adapte l’héritage africain à la réalité européenne, ou reprend la culture européenne pour l’adapter à la vision africaine. Il a posé dans une langue transnationale une combinaison de pratiques culturelles, de codes vestimentaires, de concepts chorégraphiques et de formes musicales. La francophonie n’a qu’à bien se tenir, on y parle la langue de Molière sans vergogne, sans avoir peur de l’écorcher de son accent ou de la défigurer d’argot ou de dialectes locaux. Il se joue de la mondialisation ou des dominations culturelles postcoloniales pour rassembler une culture ivoirienne, africaine, Noire et mondiale dans une communauté ouverte autour d’une même pratique, d’une spécificité culturelle et imaginaire. Cette néo-Négritude, si elle en est une, ne résiste ni ne critique de manière frontale une certaine réalité, elle l’ignore, la contourne et l’oublie dans l’expression artistique, dans la communion du divertissement.

                   Le Coupé Décalé s’inscrit et se construit dans un triple contexte historique. Celui de la Mondialisation : d’abord dans sa dimension culturelle, à travers la circulation des pratiques culturelles, et les possibilités accrues de syncrétismes mais ensuite dans sa dimension économique par l’internationalisation des marchés de biens et de services et l’accélération des échanges. Et enfin le contexte technologique à travers la troisième révolution industrielle, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui fournit une base technologique sans précédent à cet ensemble.  Cette mondialisation s’accorde à la rapide évolution socio-économique des métropoles d’Afrique subsaharienne.  En effet, le tissu social, en un demi siècle, a vécu une explosion démographique et urbanistique difficile à soutenir[8] (population très jeune[9], villes tentaculaires peu organisées et équipées, systèmes politiques enlisés par le manque de moyen et la corruption). Il en ressort une forte intégration aux réseaux internationaux alors même que ces villes ne sont plus capable pas d’un point de vue économique et social de soutenir leurs populations (chômage important)[10], donnant naissance à une nouvelle jeunesse urbaine rêvant de connaître la société de consommation à l’occidentale, tout en étant exclue de la possibilité d’y accéder. Le Coupé Décalé est aussi le fruit de l’Histoire coloniale (et surtout postcoloniale) qui unit la France et ses anciennes colonies africaines subsahariennes ; dans le passé (par une domination culturelle économique et politique), comme dans le présent où se perpétue malgré les indépendances, une asymétrie des rapports[11] (dépendance économique et politique maintenue). Cette Histoire coloniale se joue également dans l’avenir, à travers les habitudes migratoires et les nouvelles communautés culturelles qu’elle a engendrée.  Enfin, le Coupé Décalé est le produit du contexte ivoirien de ce début du XXIème siècle : son émergence coïncide avec l’effondrement de la situation politique en Côte d’Ivoire, jusque là un des pays les plus prospère d’Afrique de l’Ouest. La sortie de la présidence-dictature de Félix Houphouët-Boigny dans les années 90 mène dix ans plus tard la Côte d’Ivoire à une guerre civile qui durera une décénie.  Sous fond d’idéologie xénophobe (invention du concept d’Ivoirité pour défendre l’identité ivoirienne) et d’ingérence internationale (de la France sous couvert de l’O.N.U.), le conflit coupera la Côte d’Ivoire, résumant l’activité culturelle à la propagande des deux camps.

                        Le mouvement bien que pratiqué dans beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest et connu à travers le monde, est resté marginal en France, là où il est né. La culture de nos sociétés occidentales semble dans son ensemble assez étanche à cet étrange produit culturel qui ne correspond pas à ses codes de légitimité culturelle traditionnels.

                   Si le Coupé Décalé est une musique récréative, il s’agit de le considérer comme un objet musical porteur de multiples considérations sur notre univers de début de millénaire. De quelle manière un mouvement éclot et réussi le syncrétisme de deux cultures par delà les frontières rassemblant ainsi deux continents ? Il interroge la société française dans un imaginaire africain, et l’Afrique de l’Ouest dans le souvenir de ses diasporas en Europe. Comment le Coupé Décalé crée-t-il en musique ce corridor culturel dans lequel le migrant reste bloqué, un pied en Afrique, l’autre en Europe ? Que signifie-t-il dès lors pour les générations issues de ces migrations ? Est-t-il l’expression de l’émergence de nouvelles identités culturelles ? D’une Afrique de l’Ouest fière, mondialisée et interconnectée ? D’une France riche de ses métissages et de ses identités multiples ? Le Coupé Décalé peut-il-être vu aujourd’hui comme une nouvelle preuve de l’existence de cette identité africaine-européenne et en particulier africaine-française ? Aussi comment expliquer cet accueil si frileux qu’il a rencontré dans son pays natal ? Pourquoi le Coupé Décalé alors que premier mouvement contemporain de musique électronique francophone n’a-t-il pas connu le même succès en Europe et en particulier en France, qu’en Afrique francophone ?

                   Ce mémoire fonctionne en diptyque. Le premier panneau est une analyse musicologique du mouvement qui s’essaye à démêler les origines du mouvement, d’en tirer une histoire et surtout d’en établir un portrait formel et conceptuel. Cette partie qui peut paraître âpre et fastidieuse est à considérer comme autonome des deux autres, et comme un travail préliminaire nécessaire à l’analyse plus poussée qui suit. Ce premier panneau par une description esthétique libérée d’analyses ethnologiques ou d’interprétations trop poussées, permettra d’être utilisé à posteriori dans d’autres études. Le second panneau comporte lui même deux parties et reprend certains éléments du premier panneau pour les intégrer à une réflexion plus poussée. D’abord il s’agira de considérer le Coupé Décalé comme un objet musical qui interroge nos identités du XXIème siècle, et ensuite d’analyser les raisons de sa réception mitigée en France ce qui nous permettra de comprendre les dynamismes et les conflits internes que le mouvement porte en lui.

 
 
 

[1] Nous différencierons par une majuscule le Noir relatif à l’Histoire ou la culture des Afro- descendants des autres sens du mot ou adjectif noir, comme nous différencions “l’État français” de “l’état déplorable de notre société.”.
[2] Anachronisme se référant au concept d’Africain- américains popularisé par Malcom X aux États- Unis qui désire rompre avec les désignations héritées de l’Histoire raciste et étant devenu aujourd’hui la terminologie de référence pour désigner cette catégorie de la population américaine.
[3] « Ma joie aujourd’hui, c’est qu’on peut tous être fier de dire, être jeune, doué et Noir, c’est ça »
[4] Pour écouter la performance des deux membres du groupe NTM
[5] Pour écouter la chanson Question de Peau de Bernard Lavilliers
[6] Pour écouter la chanson Black Bazar écrite par Alain Mabanckou
[7] Pour écouter Coupé Décalé Marseillaise de Patson
[8] Abidjan passe ainsi de 50 000 habitants en 1950, à environ 3 800 000 en 2007
[9] En 1998 43% de la population sont des jeunes de moins de 15 ans
[10] En 2000 avec la crise politico- militaire la croissance de la Côte d’Ivoire sera même négative.
[11] Comme le montre l’Histoire politique de la France et de la Côte d’Ivoire depuis la fin de la seconde guerre mondiale (se référer à l’annexe I).
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