AFROPOP!

Avant-propos : ce texte est le résumé détaillé d’une intervention tenue lors des 4e Rencontres des Études Africaines en France, lors d’un atelier questionnant le cosmopolitisme musical.

Introduction :

Le continent africain vit depuis deux décennies au rythme de fièvres chorégraphiques et musicales, numériques et urbaines, qui se suivent, se répondent, et contaminent par-delà les frontières la jeunesse de régions plus lointaines. Selon certains de ses adeptes ces styles constituent l’essence d’un genre continental unique et contemporain : l’Afropop.
Le Coupé Décalé et l’Azonto en sont deux témoins esthétiques qui racontent à travers leurs histoires respectives, les aspirations d’une nouvelle génération musicale.

Afropolitains “On The Beat”

L’Afropop célèbre une Afrique à l’heure, en rythme avec une mondialisation qui modifie frontières spatiales, sociales et culturelles. On retrouve dans le discours des artistes d’Azonto ou de Coupé Décalé l’image d’un continent uni et sans frontière où les héritages et pratiques locales ou nationales se retrouvent mélangés aux influences et imageries d’autres régions. Un style inventé dans un pays est repris quelques mois plus tard dans un autre, à des milliers de kilomètres, pour être enfin revendiqué comme expression de l’ensemble du continent. Ainsi le Coupé Décalé, genre chorégraphique et musical ivoirien, reprend dans ses concepts de nombreux pas et danses issus du Soukous et du Ndolombo congolais ; il a été lancé en France, s’est développé en Côte d’Ivoire, pour se diffuser dans toute l’Afrique francophone. Ces mouvements ne s’adressent d’ailleurs pas seulement à un public local ou national ; ses créateurs visent désormais un public international. Musiciens et chorégraphes partent à la conquête du monde par l’utilisation d’un langage global : les vidéoclips de trois minutes diffusés sur internet expliquent dans les langues des anciens pays colonisateurs (français, anglais…) ces nouvelles danses et invitent les spectateurs à les imiter chez eux ou dans l’espace public, pour diffuser au mieux leurs dernières inventions chorégraphiques.

Extrait : Le Molare Décalé Chinois

« This Is New Africa » clame Fuse ODG, un des représentant emblématique de la scène Azonto. Cette jeune génération nous présente une Afrique qui gagne, en phase avec la mondialisation capitaliste. Les danseurs exhibent vêtements griffés, montres de marque, bijoux, voitures rutilantes, technologies dernier cri. Cette Afrique brille et le fait savoir. Ces danses montrent une jeunesse libérée, individualiste qui s’épanouit dans un univers du tout-

divertissement. On montre son corps, on joue l’acte sexuel. Les versions contemporaines du Sabbar sénégalais ou du Mapouka ivoirien nous rappellent, de l’autre côté de l’Atlantique, les dernières vidéos de Dancehall jamaïcain ou du Twerk états-unien.

Exemple : Joey B & Sarkodie – Tonga

À travers l’Afropop, c’est un continent connecté qui apparait, sans-frontière, cosmopolite, uni dansant au rythme de la globalisation. D’ailleurs pour beaucoup de spécialistes occidentaux (musiciens, critiques, chercheurs) ces musiques se rangeront derrière la même catégorie de musique commerciale.

“Off the Beat”

L’Afropop est un signifiant globalisant, une plateforme fictive sur laquelle les adeptes de Coupé Décalé ou d’Azonto viennent brancher les dérivations nécessaires, des signifiés, à l’articulation de leurs existences (réelles et fictives) particulières. Derrière le portrait d’un continent qui claque et frime, des réalités plus complexes se révèlent aux yeux et aux oreilles des initiés, où passent invisibles, messages, patrimoines et expressions identitaires.

Contextes sociaux branchés débranchés

Le Coupé Décalé émerge dans un double contexte. Il naît d’abord à Paris dans une jeunesse ivoirienne vivant une expérience migratoire difficile dans une France moins accueillante qu’auparavant. Il se développe ensuite de retour en Côte d’Ivoire dans un pays qui connaît depuis une décennie une crise politique et économique sérieuse et qui au début du nouveau millénaire, plonge dans une guerre civile qui durera une dizaine d’années. Derrière l’apparence lisse du Coupé Décalé, se lit pour l’auditeur attentif ces fragments d’histoires collectives. À l’inverse pour ses pratiquants, le Coupé Décalé devient un moyen de se déconnecter de ces réalités sociales. On peut lire dans les premiers clips tournés à Paris, le besoin de ses acteurs de montrer leurs accomplissements personnels, leur réussite matérielle, la facilité. Toutes ces choses que beaucoup de ces ivoiriens espéraient trouver à leur arrivé, mais que peu arrivaient à réaliser. Une solution pour sortir de cette mauvaise passe, celle de couper (qui en Nouchis signifie subtiliser, récolter) puis/et/ou de décaler (en Nouchis toujours, s’enfuir, rentrer au pays). Par la danse, par l’incarnation de ses espoirs, de ses rêves, de ses fantasmes,

on accède, le temps d’une chanson, à ce que l’on n’a pas, à ce qui nous est interdit : les chômeurs peuvent travailler, les “sans-papiers” voyagent, les pauvres sont riches… L’utilisation d’un langage polysémique parfois crypté, qu’il soit verbal, chorégraphique, iconographique ou musical permet d’ouvrir à cette jeunesse ivoirienne de nouveaux horizons, et de définir, entre les lignes d’une existence de contraintes, un espace de liberté modelable. De retour en Côte d’Ivoire, le mouvement s’enracinera dans un climat de guerre civile et, par-delà les clivages, et malgré le couvre-feu, réunira sur une même piste, des danses par lesquelles les Ivoiriens, se retrouvent, s’échappent, communient… Rue princesse, les habitants d’Abidjan se retrouvent à cette époque dans des maquis ou dans des bars climatisés aux murs couverts de miroirs pour que les danseurs, performant en ligne et suivant des mouvements similaires, puissent se mirer et surveiller les autres. On pourra ainsi lire sans difficulté sous les apparences festives du Coupé Décalé l’ombre de la guerre qui plane sur le pays.

Extrait : Don Mike le Guru Prudencia

Réalités particulières locales connectées

L’Afropop est un objet culturel qui par sa dimension musicale mais surtout chorégraphique, et par sa nature numérique, permet de connecter différentes réalités habituellement segmentées. A Accra, si l’Azonto était à son origine décrié pour ses origines plus ou moins sulfureuses, le mouvement devient un an plus tard une danse qui se pratique en famille, à l’église, elle est incontournable pour les cérémonies de baptême ou les mariages, dans les discothèques. Ce que certains pensaient comme un phénomène de mode de la jeune génération, s’est transformé en l’hymne musical et chorégraphique du Ghana contemporain. Aussi comme le Coupé Décalé, l’Azonto s’est développé par un dialogue soutenu avec les différentes diasporas ghanéennes présentes en occident. Le développement ces dix dernières années de certaines Technologies de l’information et de la communication (Tic), permettant des échanges immatériels instantanés, a donné la possibilité à des populations physiquement déconnectées, de se brancher sur le même objet et d’ainsi pouvoir échanger et construire une pratique commune. La dernière danse publiée est l’occasion pour les diasporas de correspondre autour d’un objet. Grâce au numérique, une nouvelle génération se filme, et échange ses performances qu’il s’agisse d’Azonto, de Coupé Décalé.

Extrait : Azonto US Finest Part.2

La virtualité que propose les Tic permet à ses adeptes de se brancher sur une réalité imaginaire qui transcende les frontières physiques, mais surtout étatiques et économiques auxquelles se confronte une grande partie la jeunesse africaine interdite de mobilité. L’Azonto permet cette fiction, le danseur accède au cosmopolite en se branchant sur un objet lui permettant de sortir de sa réalité physique et de partager d’autres existences fictives ou réelles, au Ghana ou à l’étranger.

L’Afrique en Instantané

Les Tic ont aussi introduit une instantanéité qui permet à ces réalités physiquement déconnectées de se retrouver sur des pratiques culturelles communes. Le Coupé Décalé ou l’Azonto dans leurs invocations d’apparence moderniste, font apparaître en négatif les aspirations futures mais aussi patrimoniales de ses adeptes. Comme on l’a aperçu à propos du Coupé Décalé, le courant reflète des existences sociales complexes qui permet à des individus d’exister, au-delà du système de contrainte dans lequel ils se trouvent (chômage, guerre, racisme…). Lorsque les jeunes boucantiers, qu’ils soient immigrés à Paris, ou étudiant à Abidjan, exhibent tous les attributs matériels de ce que la culture capitaliste définit comme réussite, ils piratent un système dont ils sont exclus. On retrouve dans cette nouvelle génération ivoirienne et ghanéenne, cette urgence de devenir, cette nécessité de se construire un avenir en dehors d’une réalité, d’un système valorisant le travail et la réussite mais où le chômage est élevé et à la mobilité sociale figée. A l’image du gangstarap étatsunien, le Coupé Décalé, comme l’Azonto, par l’apologie d’un univers consumériste, ou l’agent facile et l’hédonisme sont mot d’ordre, joue sur le court terme (fictif ou réel) ce à quoi ses représentants n’ont pas accès sur le long terme.

Extrait : Debordo Leefunka « Apéritif yamoukidi » (Les vielles personnes quittez !)

Entre les rythmes et les pas de danse, on peut aussi lire un besoin d’exister dans une réalité présente à l’héritage solidement enraciné. Derrière l’apparence et le discours moderniste de l’Afropop, les expressions qui la composent s’inscrivent chacune dans des patrimoines chorégraphiques et musicaux locaux plus ou moins anciens. L’Azonto, nouvelle danse ghanéenne pratiquée dans certains clubs londoniens reprend le Kpanlogo dansé dans les années soixante à Accra, lui-même se basant sur un patrimoine chorégraphique immémorial de la société Ga.

Objets identitaires relais,

Par cette fiction musicale et chorégraphique venue d’ailleurs, les danseurs et auditeurs de Coupé Décalé et d’Azonto se définissent et se positionnent vis à vis des mondes qui les entourent. A travers ces mouvements aux apparences unifiées, une nouvelle génération d’artistes expriment à travers leurs corps, qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont, à qui ils s’apparentent, qui ils rejettent… Les appartenances qu’ils mobilisent au travers de ces identités sont multiples, mobiles, et propres à des contextes particuliers. Elles peuvent être familiales, religieuses, linguistiques, nationales, régionales, raciales… Ainsi, préférer danser l’Azonto plutôt que le Coupé Décalé, deux mouvements labélisés Afropop, c’est revendiquer certaines appartenances plutôt que d’autres. Danser devient alors moteur d’identité, permettant de se connecter, et de se retrouver avec des individus ou des groupes d’individus hétérogènes autour d’un même objet artistique. On peut l’utiliser pour créer un entre soi (qu’il soit national – ivoirien, ghanéen, régional ou linguistique – francophone, anglophone, religieux…), et se protéger des difficultés qui accompagnent l’expérience migratoire (exclusion, isolement, oppression, pauvreté, racisme…). L’Afropop devient alors un objet relais (extérieur), par lequel on passe pour mieux se définir (intérieur), et tisser les connexions nécessaires à son existence (rapport intérieur/extérieur). Ce relais identitaire peut-être utilisé tant individuellement qu’en groupe. Le Coupé Décalé, jugé à son arrivé en Côte d’Ivoire immoral, tendancieux par certains, pauvre et éphémère pour d’autres, permettra au peuple ivoirien de traverser dix ans de guerre civile, dans une certaine unité nationale sonore et chorégraphique. D’ailleurs un de ces instigateurs, Douk Saga, déprécié à l’origine pour son passé trouble et les sources de sa richesse, aura droit à sa mort en 2006 à des obsèques nationales. La reconnaissance d’un service rendu à la nation ?

Afropop, un signifié signifiant.

L’Afropop par ses danses et musiques aux signifiés particuliers et au signifiant générique, reprend une dynamique que l’on retrouve dans de nombreuses musiques et danses en Afrique de l’Ouest, qui se sont développés, dans une période moderne, dans ce rapport particulier à la domination du colonisateur occidental. L’utilisation de la langue de l’occupant, du dominant ou d’un centre permet de préserver et de mettre en résistance les signifiés culturels particuliers d’un groupe d’individus occupé, sous domination ou en périphérie. En Côte d’Ivoire, en 2005 face à un Etat martial, dans un contexte de guerre civile, dans une économie

à l’arrêt, confrontée à une société conservatrice et verrouillée, l’apolitisme, l’hédonisme, le consumérisme, deviennent des valeurs de résistance ; Le Coupé Décalé un espace populaire échappant au contrôle étatique, sociétal, économique.

Ce qu’introduit l’Afropop, vis à vis d’autres mouvements génériques précédents (jazz, rock- pop, funk, hip-hop), c’est la proposition d’un signifiant continental particulier, interface entre d’autres signifiants globaux, et des signifiés régionaux, nationaux, locaux. La fiction afropolitaine, répond au phénomène de périphérisation (culturelle, économique, philosophique) dans lequel est enfermé le continents et ses populations. Autrement dit, l’Afropop est la fiction de signifiés unis, qui a pour ambition de devenir signifiant continental dans un système de signifiants globalisés. Ce cosmopolitisme continental, s’il est fictif, n’en est pas moins efficace dans sa résistance et son influence aux autres formes d’expressions culturelles cosmopolites. Si la scène populaire nord-américaine, a intégré ces dernières années, nombre d’influences du continent africain, et en particulier du Nigéria, on peut retrouver le même phénomène aujourd’hui en France. L’apparition et le succès en France du concept d’AfroTrap en 2015 à Paris, sur la scène des musiques populaires hexagonales, pourrait attester de la performativité que ce cosmopolitisme musical continental annonce.

Extrait : Mhd AfroTrap Part. 5

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